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Trois raisons de voir «Les Trois Désastres»,
le court-métrage 3D de Jean-Luc Godard

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En prélude à la présentation à Cannes du nouveau long métrage de Jean-Luc Godard, Adieu au langage, réalisé en 3D, sort sur les écrans, ce mercredi 30 avril, Les Trois Désastres, court-métrage du même réalisateur, également en 3D.

Il se présente comme faisant partie d'un assemblage de films courts intitulé 3X3D, assemblage produit au nom de la ville portugaise de Guimarães, qui était capitale européenne de la culture en 2012. La plus élémentaire charité commande de ne rien dire des deux autres courts métrages, réalisés par Peter Greenaway et Edgar Pêra. Mais pour rester en affinité avec cette entreprise placée sous le signe du chiffre 3, disons que le film de Godard est passionnant pour trois raisons.

1. Godard, une parole toujours nouvelle

Selon un procédé dont le réalisateur est devenu virtuose au cours des années 1990, durant la conception de l'ensemble Histoire(s) du cinéma et ses œuvres satellites (The Old Place, L'Origine du XXIe siècle, Dans le noir du temps, Moments choisis des Histoire(s) du cinéma, Ecce Homo), il assemble des images fixes ou en mouvement venues de très nombreux films (dont les siens), des musiques et des voix pour composer une méditation ici centrée sur les effets de la science et de la technique, dans la société et dans l'art du cinéma en particulier.

Les compositions de Godard possèdent une puissance émotionnelle, qu'on dirait envoûtantes si elles ne stimulaient aussi en permanence la réflexion et l'esprit critique tout autant que les émotions. Voilà qu'à nouveau se déploie cette sensation que quelque chose de vraiment grave, de vraiment juste, se murmure ici dans un langage qu'on ne pratique pas et que pourtant on n'ignore pas, ou dont on garde des réminiscences.

Il y a quelque chose de la Pentecôte dans cette descente d'une parole inconnue et que pourtant on comprend, et quelque chose de la prière dans cette répétition incantatoire –bref, une dimension qu'on ne saurait dire religieuse (ni Dieu ni église ici), mais qui a bien à voir avec le sacré.

2. Godard, mort et ressuscité

Comme souvent chez Godard, il est impossible de décider jusqu'à quel point ce qui lance un film en est le thème, ou seulement un prétexte pour s'aventurer bien ailleurs. Ici, en tout cas, le numérique, et en particulier l'image 3D, sont clairement un enjeu, et de manière explicite, la cible de ce qui se présente comme une attaque implacable, que soulignent le titre ou la formule «le numérique sera une dictature».

Mais comme souvent, aussi, chez Godard –en fait, comme toujours depuis son retour sur la terre du cinéma, au début des années 1980–, les dénonciations radicales, et toujours dignes de la plus grande attention, des trahisons et effondrements du cinéma sont contredites par les images et les sons de celui qui affirme que tout cela est mort et sans intérêt alors que lui-même en ressuscite, seconde par seconde, la beauté et le mystère.

Cette contradiction profondément mélancolique, au sens plein (pathologique) du mot, est à l'évidence une réelle souffrance pour Jean-Luc Godard, en même temps que l'une des forces qui portent le cinéma tel qu'il le fait, c'est-à-dire aussi qui portent la vie du cinéma contemporain dont il n'aura cessé de participer, fût-ce malgré lui.

Mais du reste du cinéma actuel, il y a beau temps qu'il ne se soucie plus, en contrepartie d'une opération où il s'inscrit dans un dédoublement entre un lui-même biographique, incarné par la figure de cet enfant qu'il fut et qui hante ses films depuis JLG/JLG, et un lui-même identifié au cinéma, dans une sorte de mano a mano morose qu'il place cette fois tout entier sous le signe de l'ombre –l'ombre (chinoise?) que fut d'emblée l'image de cinéma, figure à deux dimensions, serait menacée dans son être par l'hypothèse d'une troisième dimension, selon une fable qui inverse celle de Peter Schlemihl, comme si, ensemble, l'ombre projetée sur l'écran et l'image de l'enfant Jean-Luc étaient menacés, menacés de mort par l'hypothèse du relief. Fondée ou pas, l'angoisse n'en est pas moins prégnante.

3. Godard, remarquable promoteur de la 3D

Film en 3D, Les Trois Désastres signe le passage à une technologie encore en devenir, qui est loin d'avoir assuré son présent et son avenir, passage opéré par un réalisateur qui entretient depuis toujours une relation particulière avec les questions techniques. Lui qui fut dès ses débuts prêt à tous les bricolages pour s'assurer la liberté de filmer dont il avait besoin (ses «combines à pétrole», disait son chef opérateur Raoul Coutard à l'époque d'A bout de souffle et de Bande à part), lui qui aura exploré méthodiquement les possibilités de l'image de cinéma dans les années 60, aura aussi été un véritable pionnier des possibilités expressives de la vidéo (analogique) dans les années 70, tout en collaborant avec Jean-Pierre Beauviala, l'ingénieux ingénieur qui inventait des caméras, à la conception d'appareils de prise de vue et de son. Et si sa retraite de Rolle est spartiate, elle est en revanche le lieu d'un arsenal technologique de très haut niveau, avec lequel il n'a cessé d'expérimenter, s'entourant des meilleurs techniciens.

Mais Godard a très longtemps été réticent au numérique (dont il continue de penser pis que pendre), un des aspects passionnants de son grand ouvrage Histoire(s) du cinéma étant d'avoir mené à bien une entreprise totalement habitée par l'esprit et les potentialités du numérique (fluidité des formes et des supports, déploiements de mises en réseau, circulations multiples) avec des moyens analogiques –à peu près au moment où Chris Marker, cheminant sur une voie parallèle, explorait des régions en grande partie comparable mais avec les techniques numériques alors les plus en pointe, CD-Rom, site internet, Second Life...

Dans ce passage (obligé?) au numérique, et du coup à un de ces usages les plus sophistiqués, la 3D, Godard démontre –y compris a rebours de son discours hostile à cette technique– quelles immenses ressources plastiques elle recèle si des artistes inventifs, et n'ayant nullement besoin du budget d'Avatar 2, s'en emparent. Bref, nolens volens, il s'en fait un remarquable promoteur.

Jean-Michel Frodon
first published in http://www.slate.fr/culture/86491/godard-trois-desastres-3d

 

 

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